Aborder l’éducation et les nouvelles techniques éducatives en Guadeloupe

ENTRETIEN AVEC MATTHIEU LESUEUR


Bienvenue sur notre Rubrique Entretiens qui donne la parole aux plus conscencieux et conscencieuses !

Ca y est ! Nous y sommes : le dernier entretien de l’année ! Et cette fois-ci, nous avons rencontré Matthieu Lesueur, plus connu sous le pseudonyme GtMate. De l’enseignement scolaire au Coaching en productivité, Matthieu Lesueur inspire une génération pleine de ressources. Vlogger et Podcasteur, il est également l’auteur du livre Eduque toi d’abord (2021), dans lequel il expose « les problèmes que rencontrent les parents et les enfants » afin de les solutionner.

Notre entretien nous a permis d’aborder l’éducation, le système éducatif et ses failles, la parentalité et le plus important : l’épanouissement de l’enfant sur notre territoire insulaire.

NEG / Bonjour Matthieu ! Ravie de te recevoir sur NEG, aujourd’hui. Commençons par une courte présentation. Qui es-tu ?

Matthieu Lesueur / Je suis Matthieu Lesueur et j’aide mes clients à améliorer leurs habitudes de travail. Mon premier déclic eut lieu au collège, en quatrième. J’avais un professeur de Maths qui me donnait envie d’être comme lui. J’ai enchaîné les années, convaincu que mon rêve était d’enseigner les Maths.

Puis, en travaillant dans un collège, j’ai eu un autre déclic. Je me suis senti si limité que j’ai préféré quitter l’éducation nationale et me tourner vers les cours particuliers. J’ai réalisé que je pouvais enseigner sans occuper le même poste que ce prof. Cette expérience m’a permis de comprendre que le problème n’était pas les Maths, c’était avant tout les habitudes de travail. Nouveau déclic.

J’ai aussi compris que ma passion n’était pas d’enseigner les Maths mais de voir mes élèves/clients progresser voire se transformer avec plaisir. Je suis alors petit à petit devenu un coach en productivité qui travaille principalement avec les parents afin qu’ils puissent mieux accompagner leur enfant à la maison.

NEG / Dis-moi, en quoi consiste le métier de Coach en productivité?

M / La productivité consiste à améliorer un processus afin d’optimiser le résultat. Pour mes élèves, à l’époque où j’enseignais les Maths, le résultat était la note et le processus le travail quotidien. Malheureusement, personne ne nous apprend comment travailler. On nous dit simplement de le faire. Mon travail consiste donc à améliorer les actions quotidiennes du processus afin que les résultats soient naturellement meilleurs. Et, puisque les parents sont bien plus présents dans la vie de leur enfant que moi, je travaille aujourd’hui directement avec eux afin que toute la famille évolue. L’apprentissage devient une activité familiale plaisante. En bonus, les relations s’améliorent.

Le terme coaching revient constamment dans notre société actuelle. On peut supposer qu’il répond à un réel besoin de la population. Pourquoi s’orienter vers le coaching en productivité, justement? Qu’est-ce qui t’as poussé à développer ton activité sur l’île ?

M / Honnêtement, le titre « coach en productivité » ne me suffit pas. Mon vrai travail consiste à isoler le vrai problème afin de proposer une solution adaptée. Je me suis tourné vers la productivité car c’est le deuxième problème que j’ai identifié, le premier étant l’expérience des Maths. J’aime rappeler qu’on n’a pas un problème avec les Maths mais avec l’expérience qu’on a des Maths. Par exemple, il est plus acceptable de faire des fautes de français que des fautes de calcul, cela met une pression et crée une peur de l’échec. La productivité n’est qu’un moyen d’améliorer cette expérience. D’ailleurs, plus je rencontre de familles, plus je rencontre de nouveaux problèmes. Le réel besoin est donc plus profond que la productivité. Je me suis arrêté à ce titre car il marque une différence avec le simple métier de prof et ouvre la porte à d’autres besoins/problèmes.

A quel moment, pourrait-on se dire « J’ai besoin d’un coaching »? Quelles sont les raisons les plus fréquentes, lorsque tes clients te contactent?

M / Généralement, les parents me contactent car leur enfant a du mal à l’école et ils ne savent pas quoi faire. Certains ont testé des cours particuliers, des neuropsy, des psy et autres mais rien n’y fait. Je leur demande alors quels problèmes ils constatent au quotidien. Ils indiquent que leur enfant n’est pas motivé, autonome, concentré, organisé, etc. Je leur réponds qu’un prof particulier, par exemple, n’est pas censé traiter ces problèmes.

« Un prof de Maths enseigne les Maths ! » En fait la raison la plus fréquente n’est pas liée aux difficultés de l’enfant mais à l’incompréhension des parents. Les parents qui me contactent sont généralement perdus et acceptent l’idée qu’ils n’ont peut-être pas encore trouvé le vrai problème. Ils comprennent que je dois d’abord les aider à comprendre avant d’aider leur enfant à changer, d’où le fait que mon coaching soit à destination des parents.

En 2021, tu publiais ton premier ouvrage intitulé « Éduque toi d’abord » Je l’avais lu d’une traite. Le livre confirme cette idée d’épanouissement, de recherche « identitaire », d’affirmation du passé et du présent. Parle moi un peu de ce livre…

M / Peu importe mes expériences et mes résultats, je retourne toujours à cette vérité : la seule personne qu’on peut changer est soi-même. J’ai connu deux freins en devenant Coach en productivité. Le premier est que je parlais productivité sans être productif. J’ai alors fait preuve d’humilité, travaillé sur moi et vécu les difficultés de mes élèves avant de les conseiller. J’ai arrêté de partager des théories et commencé à partager des expériences. Le deuxième est : les parents. Si les parents et moi n’étaient pas sur la même longueur d’ondes, la progression de l’enfant était gravement ralentie. À force de trouver la bonne personne à aider, j’ai compris qu’on devait tous commencer par soi.

« Au lieu de changer l’enfant, il vaut mieux changer son environnement et lui laisser la liberté d’évoluer à sa guise. Or, pour changer l’environnement, il faut changer soi-même. Changer notre perception des choses et des situations. »

Ce livre commence par mettre en avant les paradoxes de notre modèle éducatif puis propose des astuces pour changer notre approche de la vie à la maison et de l’éducation. On dit qu’il n’y a pas de manuel pour être un bon parent mais il y en a pour être une meilleure version de soi. Ce livre est l’un de ces manuels.

Dans ce livre, tu écris « J’emprunte des termes et des principes à des domaines qui semblent éloignés de l’éducation. Nous sommes pourtant tous des êtres humains. Ainsi, toute information bénéfique pour les êtres humains à sa place quand il s’agit d’éducation. » Qu’est-ce que l’éducation pour toi ?

M / Avec les enfants, nous avons tendance à imposer de bonnes solutions en nous satisfaisant d’un « tu comprendras plus tard ». L’enfant a un besoin de liberté qui entre souvent en conflit avec le besoin de sécurité du parent. Pour moi, l’éducation consiste à créer un environnement qui permet de satisfaire les besoins des deux parties. Or, ce processus est étudié en négociations, en communication, en vente, en marketing, etc. J’ai d’ailleurs bien plus appris sur l’éducation en étudiant le marketing pour mon activité qu’en préparant le concours de profs.

Eduque toi d’abord, 2021
Matthieu Lesueur

Pourquoi choisir l’écrit pour véhiculer tes idées? Le format te convenait mieux?

M / Je suis très à l’aise à l’oral. J’apprécie la vidéo mais j’ai l’impression d’être en concurrence. Il y a tellement d’étapes à respecter et tant de règles sur la forme que j’étouffe. Parallèlement, je me suis rendu compte que les règles, on s’en moque. Des ados ont des milliers de vues sur des vidéos « storytime ma journée d’hier ». Ce format spécifique ne me convient pas car je n’aime pas parler de moi. J’ai essayé les vlogs et cela m’ennuie. L’écrit me convient car je pense, j’écris, je publie. Cela va vite. C’est d’ailleurs cette spontanéité qui m’a permis petit à petit d’écrire mon livre. Je trouve toujours un sujet à développer. Toutefois, je suis vraiment épanoui quand je parle à des êtres humains. Improviser une conférence d’une heure devant des centaines de personnes me va parfaitement.

J’aime cette idée d’une écriture spontanée. Une écriture qui s’offre constamment à l’Autre. Tu prévois d’autres publications ?

M / Je pense avoir de quoi écrire au moins deux autres livres mais j’ai un blocage. Je ne me sens pas encore être la personne qui écrira ces ouvrages. Je ne prévois donc rien pour le moment. La crise internationale m’a incité à ralentir et travailler sur moi. Définir qui je veux être avant de planifier ce que je veux faire ou avoir. Le sujet restera le même : le travail sur soi. Seule l’approche variera.

Je précise aux lecteurs que tu as toi-même été un enseignant. A travers ton contenu IG, tu fais souvent allusion aux limites de l’enseignement. Selon toi, quelles sont les difficultés de l’enseignement professionnel d’aujourd’hui ?

M / L’École est un système. L’enseignement n’est plus artisanal mais industriel. Respecter les règles est plus important qu’être performant. Le « principe de Peter » l’explique très bien. Cette approche entraine deux problèmes. Le premier est qu’on tire sur la corde en gonflant les classes et en diminuant les postes. À partir de dix élèves, je considère une classe surchargée car on doit privilégier une approche de plus en plus générale. On n’enseigne pas à trente élèves comme on enseigne à cinq élèves. Le deuxième problème est le retard sur les nouvelles technologies. J’ai vite compris l’intérêt de diriger mes élèves vers YouTube. En cours, je suis un showman ou un conteur. Je donne vie au chapitre afin que l’élève ait envie d’en savoir plus.

Pour l’aspect technique, il y a des pdf sur internet et surtout des vidéos. On a juste à s’entrainer avec un chronomètre pour être capable de réussir une évaluation dans le temps imparti. Malheureusement, la rigidité du système empêche les profs d’adopter ce type de postures. J’ai entre autres choisi d’arrêter d’enseigner car je pense qu’aider les enfants à travailler seul en utilisant internet est plus intéressant que répéter ce que dix mille professeurs expliquent déjà très bien sur YouTube.

Fais-tu le lien entre le contexte postesclavagiste de notre territoire et notre manière d’éduquer et enseigner ?

M / Dans la première partie de mon livre, je parle notamment de la manière dont notre expérience d’enfant influence notre expérience de parent. Ce n’est pas vraiment le contexte qui influence mais notre expérience du contexte, ce qu’on choisit de retenir.

Notre histoire semble axée sur au moins trois mots : survie, rébellion, rancune. La survie pousse à anticiper le négatif pour s’y préparer. La rébellion c’est refuser ce négatif, le combattre et le gagner. Mais si on perd, on ressent de la frustration et de la rancune. Nous semblons en permanence mener un combat. Certains se rebellent contre le système quand d’autres se rebellent contre ce combat qu’on leur impose. Notre histoire continue de nous influencer et nous continuons d’influencer nos enfants. Il y a un lien mais on n’est pas condamné à le maintenir. Le monde ne se résume pas à notre société. Au pire, on peut partir vivre dans la forêt…

Vivre de fruits et d’eau fraîche ! (Rires) D’ailleurs, dans l’enseignement public, la Guadeloupe aurait perdu environ 18000 élèves, entre 2009 et 2018… Impressionnant non ? La scolarisation en enseignement privé, quant à elle, a augmenté…

M / L’enseignement privé est à mes yeux une fausse solution. Notre regard est tellement tourné vers l’extérieur qu’on transforme des détails en priorités. L’école n’est qu’un lieu d’apprentissage parmi tant d’autres mais on mise tout dessus. Paradoxalement, on ne soutient pas les profs qui manifestent chaque année depuis des décennies pour de meilleures conditions de travail. Même si l’établissement scolaire change, le foyer familial reste le même. Je le répète souvent : la base est la maison. Le reste, d’un point de vue pédagogique, n’est que détails. L’enseignement publique a beaucoup de failles au niveau national comme au niveau local. Cependant, pour moi, à notre époque, l’École est un bonus et non une nécessité.

Comprendre l’échec scolaire en Guadeloupe, c’est comprendre les raisons liées à cet échec : le contexte social, le contexte financier, l’insularité ou encore la gestion des enseignants, un système éducatif peut-être inadapté à la population… (?)

M/ J’aime rappeler que même les mauvais parents sont convaincus d’être de bons parents. Ils argumentent avec la conviction profonde d’avoir raison. On peut tout justifier et on aura raison. Mais sera-t-on heureux ?

J’ai beaucoup de choses à dire sur les causes de l’échec scolaire et les défaillances du système mais je préfère parler des êtres humains qui composent le système. J’ai arrêté de proposer des cours de Maths pour imposer ce message aux parents : « Arrêtez de vouloir payer quelqu’un pour aider votre enfant ! Si je dois aider quelqu’un, c’est vous ! Vous êtes la solution ! » De ce fait, ma position n’est plus de parler du contexte général mais du contexte individuel.

Et puis, nous parlons d’échec scolaire.. mais peut-on parler d’échec scolaire si le système qui détermine l’échec, est lui-même inadapté?

M/ Pour vraiment répondre à la question, je pense qu’il est important de comprendre notre rapport au groupe. Le « je » est devenu négatif. On met en avant l’altruisme et dénigre l’individualisme. Le problème est que notre définition des mots est étroitement liée à notre expérience individuelle. On emploie souvent les mêmes mots pour dire des choses très différentes. L’échec existe. Quand je vise un résultat et que je ne l’obtiens pas, j’échoue. Le problème est la manière dont je vis cet échec qui n’est qu’une situation qui ne correspond pas à mes attentes.

Ainsi, en fonction des attentes et de la perception de chacun, ce qui sera perçu comme un échec pour le parent ou le prof peut être perçu comme un événement quelconque voire un succès pour l’enfant. Dans cette rencontre de perceptions individuelles, nous établissons des moyennes pour créer un système qui est alors moyennement adapté à tous et donc, par extension, moyennement inadapté à tous.

On parle d’un système « pensé pour l’industrialisation »…?

M/ Un système est une création humaine. Pourquoi le créateur devrait-il s’adapter à sa création? Pourquoi les enfants devraient-ils s’adapter à l’École? Les notes sont souvent critiquées et disparaissent de l’Éducation Nationale car les élèves se sentent jugés. Les notes tireraient les élèves par le bas. Ça, c’est quand on pense le système plus important que nous. Nous ignorons toujours à quoi devrait servir l’École. Chacun a son idée.

Je présente l’École comme un lieu d’expériences sociales et les notes comme des indicateurs de performance. D’ailleurs, je répète à tous les ados que je croise que les bonnes notes sont des conséquences et non des objectifs. En d’autres mots : « bosse sur toi, améliore-toi et les résultats suivront. » C’est notre dépendance au système qui crée le problème.

D’ailleurs, certains aiment afficher les personnalités publiques qui ont arrêté leurs études relativement tôt. Ces gens n’ont pas arrêté d’apprendre. Ils ont juste arrêté de suivre une forme d’apprentissage qui ne semblait pas leur convenir. L’apprentissage ne se résume pas au système scolaire comme la vie ne se résume pas au système de notre société.

« Un système est une création humaine. Pourquoi le créateur devrait-il s’adapter à sa création? Pourquoi les enfants devraient-ils s’adapter à l’École ? »

La réussite scolaire est à différencier de la réussite éducative?

M/ Je peux réussir une évaluation en trichant, en copiant sur les autres ou en répondant au hasard. La seule façon d’être heureux est d’être heureux. Pour moi, la réussite éducative crée la réussite scolaire car elle est au-dessus.

Un rapport publié sur le site du Sénat s’intitule « L’enseignement scolaire en outre mer : des moyens à mieux adapter à la réalité des territoires » . Justement, il est recommandé de laisser plus d’autonomie aux Recteurs des territoires d’outre-mer… Une forme d’autonomie permettrait peut-être de laisser place aux spécificités culturelles au sein de l’éducation scolaire?

M/ Changer le système sans changer les humains qui le composent est peu rentable à mes yeux. Par exemple, un recteur pourra-t-il considérer le créole si les profs le maitrisant sont minoritaires? Quelle sera sa marge de manoeuvres? Devra-t-il proposer de créer un concours spécial outre-mer avec une épreuve en créole? Mais, derrière cette réflexion, il y a notre position historique. L’épreuve du bac est dite plus difficile aux Antilles-Guyanes qu’en hexagone afin de prouver qu’on est meilleur et donc contredire les clichés. Si nous aménageons le système, cela pourra également servir d’excuses. Une victoire à domicile est jugée différente d’une victoire à l’extérieur. C’est une discussion qui ne peut se résumer aux recteurs et le plus important restera toujours notre position individuelle.

Maintenant, les chercheurs, sociologues ou spécialistes de l’éducation interrogent la notion de méritocratie scolaire… Et toi qu’en dis-tu ? Que devient le mérite scolaire, de nos jours ?

M/ Une note n’est qu’un fait. Ce qui importe est l’histoire que je crée autour de cette note. La méritocratie est une histoire créée pour manipuler les enfants car on pense qu’ils n’aiment pas apprendre ou ne sont pas curieux. De plus, on oppose l’utile à l’agréable. Être heureux ne suffit pas ! On rend même l’utile supérieur au bonheur. Les enfants n’ont pas besoin d’être heureux suivant leurs critères tant qu’ils le sont selon les nôtres. Ils comprendront un jour.. La satisfaction personnelle est dangereuse pour les autres car ils ne la contrôlent pas. Le paradoxe est que ceux qui réussissent ne sont pas concernés par le mérite scolaire. Ils étudient car ils aiment ça. Peu importe la note, l’histoire est centrée sur eux et non sur les autres. Si on se concentrait sur le bonheur, on n’aurait pas besoin de parler de mérite.

Justement, la Barbade, était le premier pays caribéen à supprimer l’examen d’entrée au secondaire, en 2019. Une décision controversée mais qui permettrait de lutter contre certaines inégalités entre classe sociale…

M/ Le plus important n’est pas le système mais les humains qui le composent. Les enquêtes PISA sont difficiles à étudier car les populations sont à considérer. C’est comme n’importe quel jeu. Si je comprends les règles et les accepte, j’ai plus de chances d’apprécier le jeu voire de gagner. Bonne ou mauvaise idée ? Ce sera à la population de donner son ressenti.

C’est vrai ! Maintenant, l’on retrouve des écoles de type  » démocratiques » où l’élève n’a ni manuels, ni programme, ni évaluations, des écoles étant reconnues par l’éducation nationale. Alors qu’en Guadeloupe, récemment, l’ouverture d’une école panafricaine basée sur la culture, l’histoire, la créativité a été interdite.. Je pense alors à Idriss Aberkane qui, lors d’un entretien accordé à la presse, disait : « Il faut pirater l’éducation ».

M/ Le défaut du système est justement qu’il ne gère pas le surplus. On veut que les élèves maitrisent le programme, ce qu’il y a en plus n’intéresse pas le système. C’est d’ailleurs le problème que le gouvernement soulève car certaines structures en profitent pour ajouter des idéologies jugées dangereuses. Il est possible de créer un système classique et de lui ajouter des activités culturelles anecdotiques sans en avertir les autorités. Il y a aussi la possibilité de créer une école hors contrat. Quand certaines communautés se réunissent et agissent en interne, on n’entend rien. On découvre le résultat final et si on dénonce un communautarisme, il nous est répondu que c’est une coïncidence….

Personnellement, je ne vois plus l’intérêt de dénoncer les failles du système. Je pense plus intéressant de les utiliser en silence.

J’ai toujours l’impression que les personnes, qui remettent en question, l’éducation aux Antilles, sont un peu marginalisées. Avons-nous peur de détruire certains schémas hérités?

M/ Au-delà des schémas, nous héritons d’une identité. Au-delà de frapper les enfants en leur interdisant de pleurer, nous nous identifions comme des personnes jugeant ce comportement convenable. Nous généralisons ensuite notre comportement en remarquant des similitudes chez les autres et lui donnons une identité : l’éducation antillaise. Cela renforce la stabilité de ce modèle éducatif et lui donne une certaine crédibilité. Qu’il soit bon ou mauvais n’est pas important. Ce n’est pas propre aux Antilles ou à « l’éducation antillaise ». On peut rencontrer les mêmes conflits avec des communautés plus petites. C’est pour cette raison que je prône l’individualisme. Il ne s’agit pas de dénigrer les autres mais de réfléchir à l’identité qu’on souhaite adopter. Remplacer « il faut » par « je veux » permet souvent de réaliser qu’on n’a jamais eu besoin d’agir ainsi. Encore faut-il savoir ce qu’on veut..

Et nos structures éducatives, elles suivent l’évolution digitale? Ou sont-elles sont à contre-courant?

M/ Les structures sont et resteront en retard car, en plus de devoir satisfaire tout le monde, elles appartiennent au service publique. On ne peut pas prendre beaucoup de risques avec l’argent du contribuable. Une entreprise privée peut se permettre de frustrer des utilisateurs. Elle peut se contenter de cibler une partie de la population. Les structures publiques,elles, doivent satisfaire tout le monde, y compris les personnes à contre-courant. C’est une discussion si technique que je préfère penser qu’elles font du mieux qu’elles peuvent.

Je lisais un article sur le système éducatif de la Corée du Sud. Pour réussir leurs examens de fin de secondaire, les élèves étudient environ 12h par jour, pour avoir la chance de réussir leur année et d’intégrer une université… 12 heures par jour c’est suffisant ? (Rires)

M/ Si les premiers concernés étaient satisfaits, il n’y aurait pas de discussion. Malheureusement, la Corée du Sud est aussi connue pour son taux de suicide. Cette situation questionne l’importance qu’on accorde au résultat par rapport à notre expérience du résultat. Cette pression énorme pousse le système à s’adapter rapidement aux nouvelles technologies et la population à s’adapter au marché du travail. Il y a du positif et du négatif. La question est : Comment le vit-on? Personnellement, je travaille pour vivre, je ne vis pas pour travailler. Je n’étudierai donc jamais en Corée du Sud !

Et il faudrait préciser que le suicide serait la première cause de mortalité chez ces élèves sud-coréens. Bref ! De toute façon, même si l’on vivait pour travailler, faudrait-il déjà trouver du travail… Parmi les revendications des mouvements sociaux actuels, en Guadeloupe, il y a cette question de l’insertion professionnelle, des jeunes non diplômés et diplômés. Comment tu analyses ce problème?

M/ L’ École ne peut plus régler le problème du chômage. L’époque du plein emploi est lointaine. Aujourd’hui, nous avons plus connaissances que l’emploi que nous visons demande. L’offre est supérieure à la demande au point que des personnes plus diplômées que nous postulent aux mêmes emplois que nous. L’insertion professionnelle est une expression dépassée. Il y a plus de chômeurs que de postes vacants. Autant parler de création professionnelle et cela commence en demandant aux enfants quel style de vie ils veulent et non quel métier ils veulent faire. En fonction du style de vie, s’il le faut, on créera le métier. Le problème est international avant d’être local.

Je suis ravi d’apprendre que des gens arrivent à payer leur loyer en se filmant pendant qu’ils jouent à un jeu vidéo. Ça donne de l’espoir.. Je ne suis pas obligé de subir des collègues racistes. Je peux vendre des photos de mes pieds !!! L’époque remet en question notre conception du travail et de sa valeur financière. Il n’y a jamais eu de matrice tarifaire dans l’univers. Il n’y a jamais eu de méritocratie. Un médecin ne mérite pas plus qu’un gamer ou un agriculteur. Le monde a changé, et nous ?

Mais, tu penses que cette période de mouvements sociaux, en Guadeloupe, impacte réellement la réussite des élèves?

M/ La crise sanitaire a poussé l’École à adopter l’enseignement à distance. En un confinement, les parents n’en pouvaient plus. Cela a montré que le travail à la maison n’est pas cadré. C’est pourtant la base. La maison est le lieu où on peut aider l’enfant à travailler à son rythme. Malheureusement, la société ne considère pas le travail à la maison voire la vie à la maison. La maison est un lieu de repos. Si les adultes ont du mal avec le télétravail, que peut-on dire aux enfants? Dans ce contexte, tout événement éloignant les enfants de l’école a un impact sur la réussite. Mais le problème n’est pas l’événement, le problème c’est nous.

De plus en plus de parents optent pour cette option de coaching pour leurs enfants. Est-ce que le coaching en productivité empiète sur l’enseignement traditionnel ?

M/ Il y a une différence entre un coach et un formateur. Je vois parfois des centres de soutien scolaire proposer du coaching mais quand j’analyse l’offre, j’y vois de la formation.

Je n’impose aucune méthode. Le meilleur planning est celui qu’on crée soi-même car il est adapté à notre niveau actuel. Ainsi, je n’explique pas à mes clients comment faire un planning parfait. Je leur dis d’en faire un puis de l’améliorer. Je donne les grandes lignes pour qu’ils aient une base et non un enclos. Un problème de l’enseignement traditionnel est qu’on le subit. On se demande pourquoi on apprend telle ou telle notion. On ne se transforme pas à travers le processus. Si ce qu’on appelle « coaching en productivité » suit le même raisonnement alors, oui, il empiète. S’il s’agit d’une transformation personnelle, même si au début les résultats peuvent chuter car on bouscule nos habitudes, cela n’empiète pas. Au contraire, l’enseignement traditionnel devient le terrain d’entraînement. On ne se contente plus d’apprendre le cours, on travaille notre mémorisation. Et, surtout, c’est une démarche personnelle.

Je suppose que tes clients viennent de différents milieux, ayant des profils différents : âge, identité, statut social. Tu constates sûrement des différences au sein de l’apprentissage, en fonction des profils? Est-ce que tu dois adapter ton coaching à chaque profil?

M/ Les techniques que je partage sont toutes dans mon livre et sur mon profil Instagram car je n’invente rien. Ce ne sont même pas mes techniques. Elles sont sûrement disponibles gratuitement sur un site à la douzième page des recherches Google. Les parents me contactent car ils ignorent quelle est la bonne technique pour eux. Le problème vient du fait qu’ils ne comprennent pas ce qu’ils vivent avec leur enfant. Mon travail consiste principalement à comprendre leur situation. Parfois, ce qu’ils pensent être le problème n’est qu’une conséquence du vrai problème. Mon travail consiste justement à identifier leur « profil » pour savoir quoi conseiller. Parfois je conseille de faire plus d’exos, parfois je conseille de prendre le temps de s’amuser avec les enfants sans parler de l’École ou des notes.. Je me rappelle d’un fils stoppant sa mère en disant : « C’est faux! Tu n’as jamais le temps pour jouer avec moi. » M’adapter? Je ne fais que ça.

« Notre premier enfant est nous-même. La parentalité commence avec soi, bien avant la naissance d’un enfant. »

Matthieu, tu traites énormément de la parentalité. Pour toi, qu’est-ce qu’un bon parent, en prenant en compte notre héritage socio-culturel?

M/ Notre premier enfant est nous-même. La parentalité commence avec soi, bien avant la naissance d’un enfant. D’ailleurs, la raison pour laquelle je reste focalisé sur ce sujet est qu’il est plus facile de remarquer la paille dans l’oeil de l’enfant que la poutre dans le nôtre.

De plus, depuis le point de vue de l’enfant, toute personne régulièrement présente est un parent car elle influence. Ainsi, pour moi, un bon parent est une personne heureuse. Et pour être plus technique, un bon parent crée un environnement qui respecte le besoin de sécurité du parent et le besoin de liberté de l’enfant. J’ai une réponse universelle car je m’arrête la base afin que le reste soit un bonus. Je veux que ma culture soit un bagage agréable et non un fardeau qu’il faut maintenir en vie. Mes héros ne sont pas des héros oubliés car je ne les oublie pas.

Il y a justement des colloques, séminaires, conférences autour de la parentalité antillaise. Est-ce que cela intéresse les parents? Est-ce pour autant une priorité d’être un bon parent, dans notre société?

M/ Je ne crois pas que cela intéresse les parents mais, avec le temps, j’ai compris que le problème est dans le format. Assister à un événement où des inconnus estiment mieux savoir que nous quelle posture adopter au quotidien, même moi j’ai du mal. Les experts partagent des méthodes qui deviennent des efforts car la personne qui les applique n’a pas changé. Ce n’est pas naturel pour elle d’agir ainsi. C’est pour cette raison qu’on a du mal avec ce type d’événements.

Être un bon parent n’est même pas censé être une priorité. Je ne dis pas aux parents ce qu’ils doivent faire ou pas faire. Je leur demande ce qu’ils veulent vraiment puis leur proposent des idées ou leur partage des expériences. Une personne épanouie agira de manière épanouie. Elle deviendra naturellement un parent épanoui qui transmettra à son enfant l’art de s’épanouir.

De plus en plus, les jeunes parents remettent en question la punition corporelle comme « pratique éducative parentale ».

M/ La mauvaise foi pousse certains à décréter que certains enfants naissent mauvais. Dès la naissance, ils méritent des coups, c’est génétique. Il est difficile de parler de théories éducatives car les enfants qu’on étudie appartiennent à un contexte. Leur environnement les influence. L’émission Super Nanny, comme Pascal le grand frère, montre comment un changement dans l’environnement crée un changement chez l’enfant. La punition corporelle ne devient plus un problème quand on pousse la réflexion. On se rend compte qu’il y a mieux et, à moins qu’on ressente du plaisir à frapper les enfants, on perd l’envie d’y avoir recours.

Quelles seraient les techniques éducatives à prioriser ?

M/ Les trois premiers conseils que je donne sont de définir les règles à la maison et de les afficher, de créer un planning familial prenant en compte le travail des enfants et de l’afficher, de faire les enfants travailler dans le salon au lieu de les punir dans la chambre. En résumé, faire de l’apprentissage une activité familiale. Tout le monde est concerné, tout le monde participe et tout le monde en profite. On ne peut rendre un enfant épanoui si on ne l’est pas soi-même. Se sacrifier pour son enfant lui c’est lui dire qu’il y aura toujours un sacrifié dans l’histoire, qu’il y aura toujours un perdant. Devenir un meilleur parent c’est devenir meilleur. Cela passe, selon moi, par devenir soi-même heureux et s’affranchir de ce système inégal. L’intérêt d’avoir un privilège, c’est aussi de ne pas ressentir le besoin de lutter. Même si Bruce Lee enseignait un art martial, il parlait de paix et non de guerre. Peu importe les techniques éducatives, je pense que la priorité est que l’enfant soit heureux et non qu’il change le système.

Témoignage de Mélodie, une cliente de Matthieu Lesueur, à découvrir ICI

Pour toi, le concept de matrifocalité, aux Antilles, aurait une incidence sur la parentalité? Que fait-on de la place des Hommes dans l’éducation antillaise ?

M/ Avant la matrifocalité, il y a la réduction du cercle familial. Le monde est si ouvert qu’on se ferme quand il s’agit de notre enfant. On cache notre avis tranché derrière des phrases impersonnelles et des vérités faussement universelles commençant par « il faut ». En soi, avoir l’esprit fermé n’est pas mauvais. Cela évite les distractions. Le problème est qu’on est fermé et distrait car on passe notre temps à observer les autres et les juger.

Beaucoup de personnes disent ne pas vouloir faire comme leurs parents mais savoir ce qu’on ne veut pas ne suffit pas. Pour faire mon matheux, il est difficile de tracer à main levée un triangle quelconque car il n’a pas de forme définie. Or, notre cerveau reproduit plus facilement qu’il ne produit. Nous avons donc tendance à reproduire ce qu’on connaît : notre passé. Ainsi, selon moi, la solution est simple. Au lieu de définir la place du père ou l’incidence des familles monoparentales, on devrait plutôt se demander qui on veut être et affiner notre réponse. Nous pouvons ensuite nous rencontrer, non pas pour s’échanger des conseils mais pour partager des expériences.

Dans un post, tu écris « La vraie liberté c’est de s’asseoir, sans rien faire. Juste apprécier le moment. La vraie discipline c’est de cultiver sa liberté tous les jours. » Est-ce que notre liberté nous permet justement d’être plus productif?

M/ Améliorer ma productivité m’a poussé à apprendre à me détendre. À l’image du sport, quand vient le moment du repos, on se repose. Mais, il est difficile de se reposer si on doute de l’efficacité de notre travail. On se demande si on a bien fait, si on pouvait faire mieux, etc. J’ai dû apprendre à me débarrasser de la culpabilité. Je culpabilisais car je n’étais pas le juge de mon travail. J’essayais de satisfaire une entité extérieure. Mes parents ? L’État ? Les illuminati ? Je ne faisais jamais assez, je n’étais jamais assez.

Je crois qu’on prend les problèmes à l’envers. Ce n’est pas la productivité qui apporte la liberté mais la liberté qui apporte la productivité. Comme ce n’est pas le succès qui apporte le bonheur mais le bonheur qui apporte le succès. Je ne peux pas être heureux et frustré. Je ne peux pas me considérer réellement productif si je ne me sens pas libre d’arrêter de travailler pour profiter d’un coucher de soleil. Ainsi, quand j’analyse mon travail, qui est ce « je » ? Est-ce celui qui se sent libre et heureux ou celui qui se sent stressé et condamné à faire plus car il n’est pas assez?

Matthieu, quelles difficultés que tu rencontres, au sein de ton métier?

M/ La principale difficulté est la patience. J’ai souvent ressenti de la frustration car beaucoup de parents veulent juste que leur enfant ait de bonnes notes. Beaucoup de parents ne se posent pas les questions dont j’ai les réponses. Je n’aime pas les stratégies marketing cherchant à convaincre les gens qu’ils ont un problème dont je suis le seul à posséder la solution. Je me contente de partager mes idées sur les réseaux sociaux et laissent ceux qui les lisent décider s’ils veulent en savoir plus voire prendre rendez-vous. Sinon, je suis toujours allergique aux démarches administratives..

Finalement, en apprenant aux autres, tu apprends toi-même ?

M/ La plus grande leçon que j’ai apprise est d’interroger ma perspective avant de chercher une solution à ce que j’appelle un problème. En gros, qui est ce « je » qui appelle ça un problème? J’entends des parents se plaindre et j’ai beau écouter, je ne comprends pas où est le problème. Je les questionne et on se rend souvent compte que le vrai problème est ailleurs. Parfois, on en veut aux autres de s’octroyer la liberté qu’on se refuse. On punit les enfants, non pas car on l’estime nécessaire, mais car nos parents nous auraient puni dans cette situation. En prendre conscience libère les parents concernés et les pousse à définir la personne qu’ils veulent être.

Chaque rencontre m’invite à réfléchir à ces deux questions : Qui suis-je? Qui ai-je envie d’être? Je dirais même que je suis le client le plus régulier de mon coaching.

Merci infiniment de nous avoir accordé cet entretien ! Merci d’œuvrer à ta manière, pour l’émancipation intellectuelle et émotionnelle de notre population. Nous attendrons avec impatience les autres ouvrages !

Merci. C’est le mot qui résume le mieux chacune de nos interactions.


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